Edition 2021 - Le Travail
Conseil scientifique
Publié le 14/06/2021

Le travail est une idée neuve par Paulin Ismard

Le travail est une idée neuve

 

À en croire Hanna Arendt, la « glorification théorique du travail » serait un des traits constitutifs de la modernité. C’est sous l’effet de la révolution industrielle que les sociétés européennes se seraient transformées en « sociétés de travailleurs ». De fait, si le travail nous semble être une donnée constitutive de notre expérience du monde, son existence ne va pas de soi au regard de l’histoire. Qu’on puisse le concevoir comme une obligation sociale, un devoir moral et le lieu d’accomplissement des aspirations individuelles est extraordinairement récent. Dans nombre de sociétés, les activités de production et de transformation de la nature n’ont jamais été appréhendées sous les traits d’un concept homogène et abstrait. Pas davantage dans l’Antiquité classique que dans les sociétés de l’Occident médiéval, il n’existait de mot susceptible d’exprimer la notion de travail, de même que c’est en vain qu’on y chercherait l’équivalent du salariat moderne, qui suppose une prestation rémunérée en fonction d’un temps qui puisse être mesuré.

Penser l’activité transformatrice, le labeur et la peine, dans des sociétés qui ignorent le concept de travail ouvre à l’évidence un chantier considérable. Car on ne saurait déduire de cette ignorance un mépris généralisé à l’égard des activités de travail. Les philosophes de l’Athènes classique pouvaient certes mépriser le monde des artisans, dont ils présentaient l’activité comme intrinsèquement servile, leur propos ne représente en rien ce qui serait la conception grecque du travail. Hésiode lui-même lançait à son frère Persès : « C’est grâce au travail que tu seras cher aux Immortels, Le travail n’est pas une honte ; ne rien faire est une honte ». De même, les écrits des clercs du XIIe siècle ne permettent guère d’appréhender les représentations extraordinairement ambivalentes et évolutives de la production et des métiers dans les sociétés médiévales.

L’historien aura alors pour tâche non seulement de décrire ce que furent les activités de travail dans ces sociétés mais aussi de chercher selon quelles catégories de pensée elles étaient appréhendés – songeons ainsi à la distinction sémantique entre l’action (ergon) et la peine (ponos) en Grèce ancienne, ou la dualité entre opus et labor, telle qu’elle émerge à partir du IXe siècle. On l’aura compris : le recours à l’histoire rend toute son étrangeté à la notion de travail. Alors que l’invisibilisation du travail, la redéfinition des frontières du travail et du hors-travail sont au cœur des transformations de nos sociétés depuis plus de 40 ans, qui doute que l’histoire des périodes parfois très anciennes puisse éclairer notre présent ?

 

 

Paulin Ismard, professeur d'histoire grecque à l'Université d'Aix-Marseille

Membre du Conseil scientifique des Rendez-vous de l’histoire 2021