Edition 2021 - Le Travail
Conseil scientifique
Publié le 29/06/2021

Le travail au Moyen Âge : labeur et ingéniosité par Catherine Verna

Le travail au Moyen Âge : labeur et ingéniosité

 

De quel travail les médiévistes peuvent-ils témoigner ? Certes, ils n’ont pas manqué de réfléchir sur la place du travail dans la société médiévale. Il est indéniable qu’au XIIe siècle, alors que l’Occident est en pleine croissance, le travail est valorisé dans une société fermement encadrée par l’Eglise. Il occupe alors une place prépondérante chez les ordres réformateurs ; il suffira de citer le cas des Cisterciens et leur apport à l’histoire du travail, en particulier dans le domaine de l’histoire des techniques où l’énergie de l’eau et les relations de l’homme et de la machine occupent une grande place. Travailler devient également un moyen de gagner son salut et de participer à l’amélioration globale de la société chrétienne, même pour ceux dont les activités ont été longtemps jugées suspectes par l’Eglise ; je pense aux marchands qui déploient au XIIIe siècle leurs initiatives en dehors de l’Occident, accompagnés en quelque sorte par la réflexion théologique des Franciscains qui renouvellent la pensée chrétienne sur la valeur du travail.

Il faut néanmoins distinguer les discours sur le travail du travail, lui-même ; le médiéviste rencontre alors le délicat problème des sources, en particulier pour le travail dans les champs, dans les ateliers, dans les échoppes, sur les chemins, c’est-à-dire celui de la très grande majorité de la population. C’est ce travail qui a retenu toute mon attention d’historienne et, en particulier, le travail des gens modestes qui ne peuvent que très rarement écrire pour témoigner de ce qui constitue le quotidien de leur vie laborieuse. Ces hommes et ces femmes, ces enfants également, sont très difficiles à approcher. Il faut pour cela collecter la moindre de leurs traces, suivre des pistes au travers des archives et des sites archéologiques. Elles fournissent des informations sur les lieux de travail (les champs et les granges, certes, mais également les ateliers et leurs machines hydrauliques, les mines et leurs galeries souterraines) ; sur l’outillage aussi modeste soit-il (comme les navettes des métiers à tisser ou bien les fuseaux des quenouilles) ; sur les produits récoltés ou fabriqués qui informent sur les conditions de leur élaboration.

Il convient d’insister sur la diversité des formes du travail au Moyen Âge, en particulier de celui qualifié de « manuel », que l’on aurait tort d’associer exclusivement aux travaux des champs ou à l’échoppe de l’artisan des villes. Le travail est majoritairement rural : il est celui des paysans dont on sait qu’ils ne constituent en rien une masse homogène mais disposent de niveaux de vie et de compétences diverses ; dont on sait, également, que loin de travailler forcément sous le joug de la seigneurie, ils déploient des initiatives personnelles ou collectives. Elles peuvent relever de la survie mais témoignent, également, de leur ingéniosité. En atteste la pratique courante du troc qui peut prendre la forme d’échanges de travail ; celle du micro-crédit, parfois amical, qui permet de survivre mais aussi d’entreprendre. Cependant, le travail à la campagne est aussi le travail dans l’industrie médiévale, celui de salariés et de petits entrepreneurs à la tête de forges de réduction, de teintureries, de verreries, de compagnies de flottage ou de transports muletiers. Les actes notariés patiemment collectés permettent d’approcher des migrations du travail, migrations d’une main-d'œuvre souvent spécialisée, présente sur les grands chantiers urbains mais qui fait également tourner de modestes ateliers ruraux, comme la migration des charbonniers et des forgeurs basques qui s’imposent dans les forges de Catalogne au XVe siècle. On sait que ce type de migrations a été le support de circulations techniques dont certaines étaient innovantes.

Pour l’historien, les compétences et les savoirs déployés par ceux qui travaillent de leurs mains sont particulièrement difficiles à reconstituer. Il n’est pas nécessaire d’approcher le sublime ou l’exceptionnel de certaines réalisations médiévales pour prendre conscience du degré de compétences détenu par ceux qui y travaillent. Or ces savoirs en action sont tacites, c’est-à-dire qu’ils ont été rarement mémorisés par l’écrit et qu’ils sont transmis par le geste et la parole, par le corps de celui qui les porte et les applique dans son travail. Les grands traités qui ont rassemblé et codifié les connaissances techniques médiévales sont assez rares ; ils datent pour la plupart du XVIe siècle. Cependant, émergent récemment des dépôts d’archives des documents exceptionnels, parfois illustrés, petits cahiers ou modestes registres, qui restituent la précision et la portée des gestes, leur efficacité et les capacités d’abstraction nécessaires à leur réalisation. D’autres voies comme l’archéologie expérimentale et l’anthropologie participent à cette enquête délicate qui sera présentée dans le cadre de la table ronde consacrée à la Mémoire des gestes du travail. Elle rendra hommage aux « vies minuscules », des vies de travail et de labeur où se conjuguent (déjà) habileté de la main et ingéniosité de l’esprit.

 

Catherine Verna

Professeur d’histoire du Moyen Âge, Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis

Membre du Conseil scientifique des Rendez-vous de l’histoire 2021