Edition 2021 - Le Travail
Salon du livre
Publié le 20/09/2021

3 questions à Pap Ndiaye

Précédemment professeur des Universités à Sciences Po Paris, agrégé et docteur en histoire, ancien directeur du département d’histoire de l’Institut d’études politiques (IEP) et spécialiste de l’histoire sociale des États-Unis, particulièrement celle des minorités, Pap Ndiaye est directeur général de l’Établissement public du Palais de la Porte Dorée depuis le 1er mars 2021.

Comment vous est venu le goût de l’histoire ? 

Je crois que ce goût provient, pour l’essentiel, d’une volonté pressante de comprendre le passé pour faire sens de mon existence, de ces choses mystérieuses autour de moi, enfant, que je pensais pouvoir éclaircir en lisant des livres d’his- toire. Ce qui était certainement naïf, car, d’un point de vue intime, il faut admettre que l’histoire est décevante. Mais elle apporte finalement autre chose que ce que l’on espérait, et c’est très bien comme ça. Des enseignants remarquables, comme M. Brouillard, mon professeur d’histoire de terminale au lycée Lakanal, ont aiguisé mon appétit. Avec les années, la question de l’empa- thie, de la considération pour les plus humbles, les persécutés, les « engloutis » comme dit Primo Levi, est devenue de plus en plus importante. Ce qui est beau avec le goût de l’histoire, c’est qu’il se métamorphose au fil du temps : dans mon cas, il est intact aujourd’hui, mais assez différent de ce qu’il était dans mon enfance. 

Comment concevez-vous votre travail d’historien dans les nouvelles fonctions qui viennent de vous être confiées, de directeur général du Palais de la Porte Dorée ? 

Le Palais de la Porte Dorée a trois dimensions : l’histoire de l’immigration avec son musée ; l’histoire coloniale avec le monument lui-même, inauguré il y a 90 ans ; les questions d’environnement avec l’aquarium tropical. Les trois m’importent également. Du côté de l’immigration, nous mettons l’accent sur les migrations extra-européennes, dans la perspective d’histoire mondiale proposée par le groupe coordonné par Patrick Boucheron et Romain Bertrand. L’histoire du Palais doit aussi être présentée, dans toutes ses dimensions : celle d’un chef-d’œuvre art déco, mais aussi le monument de la propagande coloniale. Il faut à la fois parler de la beauté du « salon Afrique », par exemple, et dire aussi qu’une partie des matériaux de ce salon pro- venait du travail forcé des colonies d’Afrique équa- toriale française, d’où venaient les grumes de bois. Du côté de l’aquarium, il s’agit de conservation d’espèces menacées, ou d’espèces présentant un intérêt pour la recherche scientifique à des fins de présentation ou de conservation. À moi de mettre en musique ces questions essentielles pour la société française. 

En quoi vos recherches sur les Noirs américains trouvent-elles un écho dans les débats actuels en France ? 

Il importe de reconnaître les particularités nationales sans les exceptionnaliser. A ce titre, réfléchir sur les situations minoritaires aux États-Unis aide à penser celles de France, sans les confondre. Les travaux de recherche sur les Africains Américains permettent de poser de nombreuses questions qui ont souvent été mises de côté en France, qui ont trait aux inégalités ethno-raciales, trop souvent rabattues sur des facteurs de classe, alors qu’elles ont leurs logiques et leurs histoires propres. Les manifestations antiracistes de juin 2020, d’un bout à l’autre de la planète, témoignaient de cela : il était question de solidarité et d’indignation face à la situation des Noirs américains ; mais aussi de situations locales, très variables d’un pays à l’autre, qui posaient toutes des questions similaires, mais pas identiques, à propos des violences policières et des discriminations.