Edition 2021 - Le Travail
L'économie
Publié le 24/08/2021

3 questions à Jean Tirole

Polytechnicien, président honoraire de Toulouse School of Economics et membre de l'Académie des Sciences Morales et Politiques depuis 2011, Jean Tirole a poursuivi ses études au prestigieux MIT de Boston (Massachusetts Institute of Technology) où il est maintenant professereur associé. Pour ses travaux sur l'économie industrielle et la régulation du marché, il reçoit deux des plus importantes récompenses de la sphère économique. La médaille d'or du CNRS lui est d'abord décernée en 2007, faisant de Jean Tirole le second économiste à recevoir cette distinction après Maurice Allais. Puis en 2014 l'Académie royale des sciences de Suède lui décerne le prix Nobel d'économie. 

Jean Tirole préside L'Économie aux Rendez vous de l'histoire pour sa 8ème édition !

 

Vous avez obtenu le prix de la Banque de Suède en sciences économiques. Peut-on dire que l’économie est une science ?

L’économie n’a pas, et de loin, l’exactitude de la mécanique newtonienne. Notre compréhension du monde s’affine en même temps que nous essayons d’anticiper les inévitables évolutions (comme l’impact économique et sociétal de l’intelligence artificielle et de la génétique). De plus, les limitations des données et les incertitudes comportementales (telles que les prophéties auto-réalisatrices basées sur la confiance ou l’absence de confiance, et donc par nature assez imprévisibles) limitent parfois la précision des prédictions. Comme je l’indique dans Économie du bien commun, les économistes seront toujours plus à l’aise dans l’identification des facteurs propices à une crise que dans la prédiction de son occurrence ou de la date de cette occurrence, de même qu’un médecin sera plus à l’aise dans l’identification des facteurs de maladie ou d’infarctus que dans l’estimation du moment de leur déclenchement. Tout comme les épidémies et les tremblements de terre, les crises sont difficiles à prédire, mais on peut identifier un terrain favorable.

Inexacte, l’économie n’en est pas moins une science au sens habituel du terme : elle (a) formule des hypothèses, alors critiquables et réfutables, quant aux objectifs, information et comportements des agents économiques, (b) utilise la logique pour déduire ses conclusions, et (c) teste les deux à l’aide de l’outil statistique sur des données historiques ou obtenues à travers d’expériences de terrain ou de laboratoire. Et (d) les contributions sont évaluées au sein un processus critique par les pairs au niveau international.

Enfin, l’économie est une science morale et philosophique. Son objet est fortement normatif, elle se doit de proposer des politiques économiques propices à rendre ce monde meilleur. Pour ce faire, elle doit faire appel non seulement à ses savoirs et techniques propres mais aussi incorporer les connaissances en psychologie et autres sciences humaines et sociales, ce qu’elle a fait crescendo ces trente dernières années.

 

De quels types de connaissances l’économie est-elle porteuse ? Quelle est son utilité dans la société ?

L’économie a deux objets reliés. Tout d’abord, elle est une fenêtre sur notre monde, elle aide à comprendre le monde qui nous entoure : pourquoi le chômage ou l’inégalité ne se résorbent pas, comment le digital transforme la concurrence, l’allocation des richesses ou le monde du travail, etc. L’économie a aussi pour objectif d’analyser les situations où l’intérêt individuel rentre en conflit avec l’intérêt collectif, et comment mettre en musique ces intérêts individuels pour qu’ils oeuvrent dans le sens du bien commun. Sans préjugé. Quelles politiques pourraient-elles répondre efficacement à l’urgence climatique ? Comment doit-on réguler les GAFA ? La dette publique est-elle un danger ? Quels sont les principaux déterminants des inégalités et que pouvons-nous y faire ?

L’économie se doit donc aussi de proposer des solutions, avec humilité. Ceci est un exercice complexe. Comme je l’explique dans mon livre, nous avons tous nos biais cognitifs ; un exemple parmi tant d’autres : nous rejetons les messages perçus comme anxiogènes ou allant à l’encontre de ce que nous voudrions croire. De plus, si c’est le rôle de l’État d’oeuvrer pour le bien commun et de corriger les nombreuses défaillances du marché, l’État va aussi souvent à l’encontre du bien commun : par exemple, en laissant aux jeunes générations le réchauffement climatique, la dette publique et les retraites non financées, le chômage, un système éducatif pas à la hauteur. L’économiste doit regarder le long terme quand l’horizon du politique est nécessairement de court terme.

 

Quels acquis essentiels de la théorie économique sont aujourd’hui reconnus et acceptés par la quasi-totalité des économistes ?

La confrontation des idées est ce qui fait avancer la science. Les économistes sont souvent en désaccord entre eux, mais ces désaccords sont relativement limités par rapport au spectre des opinions dans le débat public. Pour ne prendre que quelques exemples, je n’ai jamais entendu dans les conférences scientifiques ou lu dans les grandes revues de recherche que la réduction du temps de travail crée de façon pérenne des emplois, que (la même idée sous une autre forme) chasser les étrangers réduirait le chômage, que la dualité du marché du travail à la française est une bonne chose pour l’emploi et pour l’économie plus généralement, ou qu’on pourra résoudre le réchauffement climatique sans tarification étendue du carbone. Pourtant, ce sont des idées que l’on entend tous les jours dans le débat public.

Après, il y aussi des domaines - comme la question de la relance fiscale ou l’économie comportementale - où nos connaissances empiriques et théoriques sont très imparfaites et où les opinions peuvent diverger. Le surendettement des pays, comme une partie de l’Europe ou le Japon est un autre exemple. Ces pays peuvent très bien continuer sans encombre pendant de nombreuses années - les taux d’intérêt nuls ne précipitant pas un gonflement rapide de cette dette, qui par ailleurs est pour l’essentiel détenue domestiquement dans le cas du Japon - ou bien au contraire affronter une crise de confiance faisant monter rapidement les taux de leurs emprunts et les précipitant dans une grave crise.

La difficulté pour l’économiste, comme pour tout autre scientifique, est de concilier l’humilité - tout au plus l’analyse qu’il/elle propose se situe « dans l’état actuel de nos connaissances » - et la demande sociétale légitime d’exprimer une position tranchée sur des sujets d’actualités.