Edition 2021 - Le Travail
L'histoire en débats
Publié le 20/09/2021

3 questions à Florence Aubenas

Florence Aubenas est une journaliste française. Diplômée en 1984 du Centre de formation des journalistes à Paris, elle intègre le journal Libération en 1986, où elle devient rapidement grand reporter. Elle couvre alors de nombreux événements en France, et à l’étranger comme au Rwanda, au Kosovo, en Algérie ou en Afghanistan. En 2005, lors d’un reportage en Irak, elle est retenue en otage pendant cinq mois. En 2006, elle rejoint Le Nouvel Observateur avant de prendre un congé sabbatique de février à juillet 2009. Durant ces neuf mois, elle mène une enquête sur la France des travailleurs précaires, en se glissant dans la peau d’une femme de ménage afin de vivre au plus près la réalitéde la crise. Son enquête sera consignée dansun livre : Le Quai de Ouistreham, publié en février 2010 aux Éditions de l’Olivier. À travers son parcours d’agent d’entretien débutante, et ses échanges avec ses collègues, patrons, employés de Pôle emploi ou d’agences d’interim, Florence Aubenas donne à voir une réalité du travail difficile et précaire, saisie au plus justedans la dureté de son quotidien. Depuis avril 2012, elle est grand reporter pour le journal Le Monde où elle a notamment été envoyée spéciale en Syrie en juillet 2012. Son dernier livre, L'inconnu de la poste, est paru en février 2021 aux Éditions de l’Olivier. 


Le Travail est le thème du festival cette an- née. Comment concevez-vous votre travail de journaliste ? 

Aujourd’hui, le principal écueil pour la presse occidentale n’est plus la censure, même si elle bride toujours une partie de la planète. Ce serait plutôt l’inverse, l’excès de communication auquel se livre notre monde politique ou économique. Dans le cadre de la pandémie, c’était frappant. D’un côté, la Chine, d’où rien n’a percé, ou si peu. De l’autre, nos pays avec un bombardement constant de données, de récits, de chiffres souvent contradic- toires. La presse française s’épuise aujourd’hui à tenter de vérifier les données, elle s’est d’ailleurs dotée d’une nouvelle spécialisation qui n’existait pas il y a encore 20 ans, le fact checking, la « vérification de faits ». En ce moment, chez nous, le risque du métier parait moins l’asphyxie – l’interdiction de publier une information- que la noyade. 

Qu’avez-vous appris sur le Travail lors de votre enquête préparatoire à l’écriture du Quai de Ouistreham ? 

Sa précarisation galopante. Je fais partie de cette génération optimiste pour laquelle les lois sociales ne pouvaient que progresser, en terme de temps de travail ou de défense des droits. A Ouistreham, en 2009, j’ai appris qu’elles ne suivent pas une courbe ascendante : leur évolution dessine, au contraire, des montagnes russes, avec des avancées, mais aussi des périodes de brusques coups de frein ou de reculs. Face à cela, il y a eu une ma- nière de riposte. Certaines entreprises cherchent aujourd’hui à embaucher avec des contrats durables : elles se sont rendu compte que le travail  d’un salarié est plus rentable quand il bénéficie de la sécurité de l’emploi. Mais ce sont les candidats qui manquent. Une frange de la société a fait siens les statuts d’intérimaires, d’auto-entrepreneurs, de contrats à durée déterminée. On entend dire : « Pendant des années, des sociétés nous ont traité à leur guise. A notre tour de ne plus vouloir nous engager ». 

Quelle est la place de l’Histoire dans votre travail et dans votre vision de la société ? 

Je pratique essentiellement du reportage, un journalisme de terrain, qui m’emporte parfois très rapidement dans des pays dont je sais finalement peu de choses. Quand je débutais, je me fabriquais en vitesse une épaisse documentation de presse. Maintenant, j’embarque des romans locaux et des livres d’histoire. Paradoxalement, cette profondeur de champ-là est essentielle quand on travaille sur l’actualité immédiate. Sinon comment comprendre Israël, l’ex-Yougoslavie ou la France.