Edition 2021 - Le Travail
L'économie
Publié le 24/08/2021

3 questions à Dominique Méda

 

Dominique Méda est professeure de sociologie et directrice du laboratoire de sciences sociales de l'Université Paris Dauphine-PSL. Ses recherches portent principalement sur le thème du travail et des politiques sociales.

 

Les nouvelles formes du travail (plateformes, précarisations, numérisation, etc.) remettent-elles en cause la place centrale du travail dans la société ?

Non, bien au contraire, mais elles contribuent à redéfinir en profondeur les conditions d’exercice du travail. Même si elles prennent parfois l’apparence du loisir ou du jeu (certaines plateformes de micro-tâches parviennent à présenter les prestations proposées aux internautes comme s’il s’agissait principalement de passe-temps, de défis, voire d’une passion), les nouvelles modalités d’exercice du travail étendent finalement l’empire et l’emprise du travail. Dans la mesure où le numérique joue un rôle essentiel, on constate un effacement des frontières entre vie professionnelle et vie privée, une moindre influence des règles qui encadrent classiquement le travail et une forme de liberté donnée aux acteurs qui cherchent à contourner celles-ci. On pense bien sûr aux plateformes numériques qui mobilisent à leur profit le travail des personnes auxquelles elles dénient en général le statut de salariés, ce qui leur permet d’échapper à l’ensemble des devoirs inhérents à la fonction d’employeur : payer des cotisations pour financer la protection sociale et assurer la santé et la sécurité de leurs employés. Ces possibilités de contournement accompagnent une sous-rémunération et une précarisation qui, dans certains cas, autorisent des formes de travail absolument indécentes comme nous le montrons dans Les nouveaux travailleurs des applis (PUF, septembre 2019).

 

La pandémie est venue poser la question de la hiérarchie des salaires, de la reconnaissance sociale et de l’utilité des métiers. Pensez-vous que l’on puisse voir apparaître une remise en cause de ces hiérarchies ?

En effet, la pandémie a fait éclater au grand jour la contradiction entre l’utilité sociale des métiers et leur rémunération. Des promesses de revalorisation ont été faites. Mais la difficulté réside à la fois dans le grand nombre de personnes concernées – on a recensé 4,6 millions de travailleurs « de la deuxième ligne » – et dans la représentation des métiers concernés, le plus souvent considérés comme peu ou pas qualifiés. Cette dénomination nous invite évidemment à nous interroger sur le fondement de cette hiérarchie : quel est-il ? Pourquoi certains métiers sont-ils plus reconnus et mieux rémunérés que d’autres ? Peut-on l’expliquer rationnellement ? Le philosophe Elie Halevy convoquait au début du XXème siècle « le caractère aristocratique de la société ». Plus tard, les sociologues (par exemple Pierre Naville) ont insisté sur le fait que la qualification, loin d’être le résultat d’une évaluation objective des capacités des individus, comme le soutiennent les économistes – serait principalement le fruit d’un rapport de forces. Dans tous les cas, rémunérer et reconnaître les métiers selon leur contribution à l’utilité sociale supposerait que nous soyons capables collectivement de choisir une nouvelle échelle de valeurs et acceptions une forme d’encadrement des salaires. Le moins que l’on puisse dire est que nous n’en prenons pas le chemin.

 

Quel rôle peut jouer le politique face à des géants comme Uber ou Amazon, qui semblent redéfinir les règles du jeu en matière d’emploi ?

Un rôle absolument majeur, même si la lutte est et continuera d’être intense. Ces entreprises ne se gênent pas pour dire qu’elles veulent contourner la loi – et pour le faire. Elles sont d’ailleurs en train de l’écrire dans un certain nombre de cas. Alors que le gouvernement de Californie avait adopté une loi permettant de considérer comme salariés une grande partie des chauffeurs travaillant pour des plateformes, ces dernières ont exigé la tenue d’un référendum, organisé une campagne intense en dépensant plus de 200 millions de dollars et finalement gagné la partie. Il s’est passé la même chose lorsqu’il a été envisagé de créer un syndicat dans un entrepôt d’Amazon en Alabama. Désormais ces entreprises utilisent leurs immenses moyens financiers pour écrire la loi à la place des Etats. Heureusement, il semble en aller différemment en Europe : au Royaume-Uni, en Italie et en Espagne, en réponse aux décisions de justice ayant requalifié en salariés les travailleurs de plateformes ayant engagé des actions, des mesures ont été prises pour accorder officiellement ce statut à tous les chauffeurs et livreurs travaillant pour des plateformes. La prochaine décision de la Commission européenne sur ce sujet sera donc déterminante. Quant à la France, elle semble pour l’instant continuer à penser qu’une auto-régulation des plateformes par le biais de chartes non contraignantes est suffisante…