"Les femmes dans l'Algérie coloniale, 1830-1962"; Thématique 2027 du concours national sur l'histoire de la colonisation et de la guerre d'Algérie
Absentes de la plupart des récits généralement écrits au masculin, trop souvent invisibilisées dans les sources coloniales, les femmes constituent des actrices encore à valoriser dans l'histoire de l'Algérie à la période coloniale.
Comme les années précédentes, cette thématique invite à une histoire sociale pouvant s’appuyer sur des figures déjà connues et des parcours remarquables (Isabelle Eberhardt, Fadhma Aït Mansour…) mais pouvant aussi s'attacher à rendre compte de trajectoires de femmes ordinaires en situation coloniale. Centrée sur les femmes, la thématique n'exclut bien sûr pas les hommes, qu'une approche en termes de genre retrouvera sans peine. On peut ainsi réfléchir aux relations des femmes avec les hommes, aux différentes modalités des inégalités structurelles entre hommes et femmes dans les sphères privée et publique, à l’école, au travail ou encore en politique. Dit autrement, domination patriarcale et domination coloniale s'articulent pendant toute la période, avec des inflexions qu'il pourra être intéressant de regarder de près, lors de la guerre de conquête ou de la guerre de libération, lors des grandes lois sociales appliquées en Algérie (lois scolaires, lois ouvrières, droit de vote des femmes notamment) en tenant compte de la barrière coloniale qui sépare les femmes et les hommes colonisé.es des femmes et des hommes du côté de la puissance coloniale.
Point de vigilance : Les élèves croiseront peut-être l'expression "la femme musulmane" ou "la femme algérienne" dans les sources coloniales juridiques ou politiques, comme dans certains travaux datés. Ils ont beaucoup moins de chance de croiser "la femme française" (mais cela peut arriver). En effet, le singulier révèle un imaginaire figé des femmes algériennes, comme si elles constituaient une entité homogène et que rien ne modifiait leurs vécus, pendant plus de 130 ans de colonisation ! L'usage du singulier essentialise ces femmes en une unique "femme" avec des caractéristiques intemporelles vis-à-vis desquelles l’État colonial se positionne d'autant plus aisément qu'il ne prend pas en compte la diversité des situations dans lesquelles elles vivent.
En histoire, on ne s'intéresse qu'à des femmes (et des hommes) de chair et de sang, divers, différent.es les un.es des autres, et évoluant dans le temps. Le thème de cette année invite à penser la pluralité des situations sociales qui éclairent cette diversité : des métropolitaines, des Européennes (françaises et étrangères) et bien sûr des Algériennes .... dont les parcours, les statuts juridiques et les conditions socio-économiques sont très variables (rurales/urbaines, jeunes et moins jeunes, veuves, etc.).
Avec les élèves, on peut s’atteler d'emblée à déconstruire les stéréotypes, par exemple en s’appuyant :
* Sur les cartes postales « Scènes et types » ou des photographies produites à l'époque coloniale.
* Sur les peintures orientalistes qui prétendent fixer une image de "la femme algérienne" (souvent érotisée ou fantasmée, réduite à la figure du harem...).
* Dans certaines sources juridiques de l’époque coloniale qui dépeignent le statut de « la » femme algérienne, victime opprimée d’un islam souvent réduit à la polygamie.
On pourra à la fois montrer l'existence d'une domination patriarcale effective mais rappeler aussi que les femmes circulent librement à la campagne, qu’elles divorcent, qu'elles vont en justice, que les veuves ont une certaine indépendance, qu’elles entreprennent ...
Un des enjeux de cette thématique est d'articuler le constat d'une domination structurelle (et de violences systémiques), en montrant aussi les marges de manœuvre et les stratégies de ces femmes (notion d'agentivité). Ex. les femmes kabyles illettrées qui écrivent à l’administration coloniale pour retrouver et divorcer leur mari émigré à Paris (E. Blanchard, 2024)
Pistes à explorer
L’histoire des femmes en Algérie durant la période coloniale révèle une réalité complexe, traversée par des rapports de domination multiples — coloniaux, sociaux, genrés et parfois religieux — mais aussi par des formes variées d’action, d’adaptation et de résistance. Loin de se limiter à des figures passives, les femmes algériennes occupent des positions diverses dans la famille, l’école, le travail, la religion et les engagements politiques ou militaires.
Dans la sphère du mariage, de la famille et de la maternité, les femmes sont au cœur de l’organisation sociale, mais leur statut est fortement encadré par des normes juridiques et coutumières. Le droit musulman, objet de réinterprétations multiples dans le contexte colonial, continue de structurer largement les relations familiales. Des travaux comme ceux d’Augustin Jomier permettront d'envisager les contradictions entre un discours colonial prétendument émancipateur qui condamne la condition des femmes musulmanes et la création de nouvelles formes de contrôle limitant leurs déplacements et leur autonomie. Toutefois, les cadres juridiques et religieux ne devront pas être considérés comme figés et de facto subis par les femmes. En s'appuyant sur les travaux de Jean-Paul Charnay ou de Julia Clancy-Smith, il s'agira de considérer la manière dont les femmes algériennes s’approprient aussi le droit et les normes religieuses pour défendre leurs intérêts ou négocier leur place dans la société. La vie familiale pourra également être lue à travers les récits ethnographiques et les trajectoires individuelles pour discuter la diversité des expériences vécues par les femmes dans leur rôle de mère et d'épouse. Enfin, la question de la famille pourra servir à évoquer le cloisonnement assez net entre les populations colonisées et européennes, en s'appuyant par exemple sur les travaux de Florence Renucci sur les mariages mixtes.
L’école constitue un autre espace important pour appréhender la condition des femmes en Algérie, bien que l’accès à l’éducation reste limité et inégal. Le témoignage de Fadhma Aït Mansour et l'article de Rebecca Rogers peuvent servir à mettre en lumière les parcours souvent difficiles des jeunes filles scolarisées, face à une institution scolaire coloniale lacunaire (défaillante ?) qui constitue à la fois un lieu d’ouverture et un outil de contrôle culturel.
Le travail des femmes est particulièrement diversifié mais longtemps invisibilisé. Dans les campagnes, les femmes participent aux travaux agricoles essentiels à la survie des familles. En milieu urbain et industriel, elles sont présentes dans la confection à domicile ou en atelier (comme le montre par exemple l'article de Mélina Joyeux), dans les travaux domestiques, ainsi que dans certaines industries comme les mines, les conserveries de poisson ou les usines de tabac (voir les nombreux exemples dans l'ouvrage de Claudine Robert-Guiard). Après la Première Guerre mondiale, une partie croissante d’entre elles travaille également dans la fonction publique, notamment comme institutrices, infirmières ou employées des PTT. Cette diversité des activités professionnelles montre qu'il est important de ne pas limiter le travail des femmes à la domesticité (article de Nassima Mekaoui-Chebout) et à la prostitution (étudiée notamment par Christelle Taraud) qui constituent toutefois des observatoires des rapports de domination, articulant genre, classe et race et pouvant être appréhendés via l'image et le témoignage (voir les ressources listées dans la bibliographie).
La pratique religieuse occupe une place centrale dans la vie des femmes algériennes et européennes. Les travaux de Germaine Laoust-Chantréaux ou de Jean Déjeux montrent la diversité des pratiques quotidiennes féminines, souvent invisibles dans les sources coloniales. Les femmes accomplissent les rites liés à la naissance, au mariage et à la mort, participent aux prières et aux prescriptions religieuses dans un cadre domestique, transmettent les valeurs religieuses et les gestes rituels. L'importance des réseaux féminins et des figures de sainteté féminine (article de Julia Clancy-Smith) permettent aux femmes d’occuper une place spirituelle et sociale reconnue au sein des communautés locales. Ces dimensions religieuses ne sont donc pas uniquement imposées, mais peuvent aussi devenir des espaces d’action et de légitimation pour les femmes.
Si certaines figures permettent d'appréhender l'engagement politique féminin au XIXe siècle (par exemple Lalla Fatma N'Soumer), c'est surtout au XXe siècle que les femmes accèdent progressivement à des formes directes de participation politique, bien que leur accès à la citoyenneté reste tardif et limité dans le cadre colonial. L’exemple de Nafissa Sid Cara, députée d’Alger en 1958-1959, constitue un bon exemple de cette émergence d’une représentation féminine dans les institutions politiques, même si elle reste marginale. On retrouve des Européennes plus précocement dans des associations philanthropiques, puis à partir de l’entre-deux-guerres dans les syndicats de travailleurs. C'est surtout la guerre d’indépendance algérienne (1954-1962) qui marque un tournant majeur. Les femmes y jouent des rôles multiples : combattantes (moudjahidate), infirmières, agentes de liaison ou informatrices. Les travaux de Natalya Vince montrent leur implication active dans la lutte armée et la logistique. Cependant, cette période est aussi marquée par des violences extrêmes, notamment les viols (article de Raphaëlle Branche) et les formes de répression ciblant les femmes, qui révèlent la brutalité du conflit et la dimension genrée de la guerre.