La Ligne bleue de Marie DUMORA
Documentaire, France, 2026, 2h03, Sophie Dulac Distribution
Dans le village de Natzwiller, en Alsace, une poignée d’habitants vivaient paisiblement jusqu’à ce que les nazis viennent ériger un camp de concentration, au lieu-dit du Struthof. Dans chaque maison dort une histoire. Un peu du chaos que les nazis ont déposé hante les mémoires. Le projet est de filmer une topographie des lieux, autant qu’une cartographie des mémoires, en scrutant la montagne par chacun de ses versants, à travers les fenêtres des derniers habitants qui ont été témoins de ce chaos.
séance en partenariat avec l'association Ciné'fil
Les billets pour cette séance payante (plein tarif : 6,50 € / tarif réduit : 6 €) pourront être retirés à la caisse des Lobis et sur le site internet du cinéma (https://blois-les-lobis.cap-cine.fr/#home) à partir du 26 septembre.
ARTICLES DE PRESSE : Le Monde (17/09) Télérama (édition du 16/09) et Les Cahiers du cinéma (édition du 2/09, cf ci-dessous)
On avait laissé Marie Dumora avec Loin de vous j’ai grandi (2021), dernier volet d’une trilogie dans laquelle elle filme les membres d’une famille de l’est de la France. Si les récits tissés d’images tournées sur plus d’une dizaine d’années étaient ponctués de retours en arrière et de bonds en avant, La Ligne bleue propose un autre type de voyage dans le temps en se tournant vers la mémoire de la Seconde Guerre mondiale et du camp de concentration du Struthof, bâti dans
une montagne voisine du village alsacien de Natzviller. La nécessité de se tourner
vers une parole au passé l’emmène a priori vers une démarche documentaire plus conventionnelle, mais Dumora trace son sillon dans le cahier des charges
historique. Cela tient d’abord à une façon d’incarner le point de vue. Plutôt que les connaissances
d’experts, la cinéaste recueille les histoires des habitants de Natzviller, derniers
témoins directs ou descendants héritant les expériences de leurs parents. Entre poids des traumatismes et volonté d’entretenir le souvenir, la caméra saisit dans les réactions des corps la force de la transmission. La réunion de trois générations de femmes autour d’une table offre ainsi l’un des plus beaux moments, lorsqu’une petite fille qui demandait naïvement quelques
minutes plus tôt ce qu’était un camp de concentration étreint avec une grande empathie sa grand-mère, dont la gorge se noue en évoquant les difficultés et les risques pris par sa défunte mère factrice qui passait de la nourriture aux prisonniers et écrivait à leurs familles. Mais Dumora localise par ailleurs le point de vue par des trajets en voiture et des arpentages dans une carrière proche du camp (désignée comme la « cicatrice rose » de la montagne) et dans les rues du village. Dessinant un réseau précis de lieux, les index pointés et les paroles les chargent d’actes et de drames, un pommier à l’arrière d’une cour pouvant devenir le point d’origine d’une histoire de
résistance (et de naissance). L’insistance avec laquelle Dumora flme des fenêtres depuis l’intérieur des maisons affirme le caractère inséparable des espaces et des existences. Cadrant des rebords souvent ornés de brise-bise brodés, ces plans qui offrent des visions intemporelles simulent
le point de vue domestique des habitants et la perspective depuis laquelle chacun pouvait se relier à l’extérieur. Contraints de faire traverser le village aux prisonniers pour les faire monter au camp, les SS ordonnaient dans un premier temps aux habitants d’éteindre les lumières et de fermer les volets. La relation de Natzviller et du camp du Struthof devient aussi au fil des récits une affaire de « zone d’intérêt ». Entre invisible et visible, contrôle et actes de résistance, la mémoire du village fait surgir de la cohabitation forcée avec les nazis (l’Alsace était alors annexée) une variété de postures, de la délation parmi les habitants à l’aide apportée par un prêtre SS aux prisonniers, jusqu’à la fabrication par ces derniers d’un coffret offert à une habitante. Si Dumora trace
un pont entre mémoires intimes et officielles (le dépôt de lettres de prisonniers
au musée du Struthof est suivi de la sortie du coffret de ce musée pour le montrer à celle qui l’avait originellement reçu des mains d’un prisonnier), elle retrouve par ailleurs des motifs de prédilection. À l’instar de ses deux films précédents, La Ligne bleue s’achève sur une fermeture à l’iris. Cet effet de signature peut sembler une coquetterie, mais il formalise la singularité d’une démarche cinématographique où l’humilité de figures populaires rattachées à un lieu, à une culture régionale et à une hérédité s’élève à la dignité et à la puissance du drame, jusqu’à faire histoire.?