Grand Entretien avec Giuliano da Empoli
GRAND ENTRETIEN AVEC GIULIANO DA EMPOLI
Comment résister, à l’heure des prédateurs ?
Intellectuel italo-suisse et européen convaincu, féru de Goethe comme de séries, Giuliano Da Empoli apprécie les va-et-vient entre l’écriture et la politique. Professeur à Sciences Po et auteur du Mage du Kremlin (Gallimard, 2022), il a notamment publié une réflexion remarquée sur l’ère des nouveaux autocrates alliés aux seigneurs de la tech, L’Heure des prédateurs (Gallimard, 2025). Tel un Machiavel transposé dans la Silicon Valley ou un Fabrice del Dongo à l’ONU, Giuliano da Empoli y peint le tableau des César Borgia du monde contemporain.
Il faut dire que Giuliano da Empoli est un ancien converti, depuis repenti, de la tech : au début des années 2000, il croit que le numérique va changer la vie démocratique et balayer le vieux monde hiérarchique. Séduit par la rhétorique de la « start-up nation », il s’engage alors auprès d’un politicien italien « disruptif », Matteo Renzi : il devient son adjoint aux affaires culturelles à Florence, puis son conseiller politique lors de sa présidence du Conseil italien (2014-2016) - une expérience relatée dans Le Florentin (Grasset, 2016). A l’image des militants communistes au XXe siècle, il a suivi, dit-il aujourd’hui, « le parcours classique et initiatique du désenchantement » en une croyance politique. A partir de la réélection de Barack Obama à la présidence des Etats-Unis, en 2012, Giuliano da Empoli prend la mesure de la puissance des big data qui se niche derrière le populisme autoritaire de Donald Trump, de Jair Bolsonaro ou de Matteo Salvini : il en décrira les arcanes dans Les ingénieurs du chaos (2019).
A partir de son nouveau roman, Le fondateur, qui paraîtra aux éditions Gallimard dont il détaillera les contours, Giuliano Da Empoli s’attachera, au cours d’un dialogue avec Nicolas Truong, grand reporter au service « Idées-Débats » du Monde, à esquisser les pistes de résistance que les Européens peuvent emprunter face à cette brutalisation de la vie politique soutenue par la machine algorithmique. Pas plus que la prétendue « mondialisation heureuse » prophétisée dans les années qui suivirent la chute du Mur de Berlin, les sombres temps que nous traversons ne scellent notre destin. « Tout est fait pour nous convaincre que le retour de la force est inéluctable, estime Giuliano Da Empoli, mais ce qui arrive, ce n’est pas l’inévitable, mais l’imprévisible. Annoncer l’avenir est toujours un acte de pouvoir, mais imaginer des futurs alternatifs demeurera toujours un acte de liberté ».
Nicolas TRUONG, grand reporter au service « Idées-Débats » du journal Monde