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Conseil scientifique
Publié le 18/06/2020

Gouverner par Jocelyne Dakhlia

Présentation du thème par Jocelyne Dakhlia, membre du Conseil scientifique des RVH2020

 

Les « Printemps arabes » ont fait voler en éclats le présupposé de sociétés totalement bloquées sous un joug autoritaire et celui de sociétés vouées, au fil des siècles, à un gouvernement despotique. A vrai dire, deux schémas totalement contradictoires se voyaient perpétuellement appliqués aux sociétés non seulement arabes, mais, plus largement, islamiques. Le despotisme séculaire s’ancrait dans le schéma antique de la Perse de Xerxès, celui des Barbares prédisposés à la servitude, par opposition à la liberté des Athéniens… Et, symétriquement, l‘inaptitude à tout gouvernement, le refus d’être gouvernés, voire l’anarchie structurelle, étaient aussi constamment invoqués à propos de larges pans des sociétés islamiques, telles les tribus, supposées rétives à l’ordre et à l’autorité. C’est dans ces contextes, qui sont en grande partie des contextes coloniaux, qu’a été forgée notamment l’idée anthropologique de la « segmentarité », d’abord par Durkheim puis par Evans-Pritchard, avant d’être reprise par d’autres anthropologues du politique, une théorie selon laquelle ces sociétés pouvaient vivre en ordre sans Etat, par une mise en équilibre de leurs conflits et par des arbitrages internes. Ce motif de « la Société contre l’Etat », comme le formulait Pierre Clastres, est actuellement résurgent, même si les théories segmentaires n’ont plus cours. L’Etat autoritaire, quant à lui, vacille…

Et pourtant, un immense chantier de recherches s’ouvre actuellement aux historiens du politique autour d’une réhabilitation et d’une redéfinition du rapport au politique et à l’Etat, dans ces sociétés qui semblaient, soit le rejeter absolument, soit le subir jusqu’à l’asservissement, dans le cadre d’un « despotisme oriental » plus ou moins aménagé. Non que les historiens découvrent, du jour au lendemain, la vitalité du genre des Arts de gouverner, par exemple, dont l’exigence de justice ou d’équité figure un mot d’ordre si actuel… Tant dans le monde arabe, qu’en Perse, ou dans l’Inde moghole, c’est un genre littéraire qui participait d’une très large culture, d’un art de « se » gouverner », si bien que son lexique éthico-politique imprégnait de manière transversale l’ensemble de ces sociétés. Une même langue politique, fût-ce dans le conflit, faisait sens, ainsi, pour les hommes et pour les femmes, pour les cités et les tribus, pour les gouvernants comme pour les sujets, et elle sous-tendait de riches et vifs débats politiques qu’il y aurait lieu aujourd’hui de redécouvrir dans leur acuité et même dans leur ancrage institutionnel…

Ce qui est nouveau, sans doute, en résonance avec le thème des Rencontres de Blois 2020, « Gouverner », c’est l’écho civique que pourraient trouver de nouvelles recherches sur ces thématiques, dans ces contextes, qui dépasseraient une binarité du rapport à l’Etat : allégeance ou résistance, servitude ou liberté… Le nouveau contexte politique, en ce qu’il fait entendre avec force des exigences citoyennes jusque là invisibilisées ou ignorées, ouvre aussi la perspective d’une attention sociale plus large à des relectures historiennes plus complexes et plus riches de la question du gouvernement et des gouvernés.

 

Jocelyne Dakhlia

Directrice d’études à l’EHESS

Membre du conseil scientifique des Rendez-vous de l’histoire 2020 spécialiste du thème