visu visu
Publié le 01/10/2026

À lire: L'histoire en marchand, par Guillaume Calafat

L’histoire en marchand

Des negociatores antiques aux foires médiévales, des compagnies des Indes aux boutiques et aux marchés urbains, la figure du marchand occupe une place centrale dans les recherches consacrées à l’histoire de l’économie, du commerce, de la banque ou de l’essor du capitalisme. Depuis le début du xxe siècle, historiennes et historiens réfléchissent aux mécanismes de l’échange et du crédit, aux techniques du négoce, aux outils de la comptabilité à travers les temps et les lieux. Pour cela, ils peuvent puiser aux riches correspondances des marchands, aux livres de compte ou aux contrats qui permettent d’étudier non seulement le quotidien des gens d’affaires, mais aussi les routes, les trafics et les transactions à plus ou moins large rayon.

L’histoire des marchands rencontre celle des relations interculturelles, des dispositifs juridiques, des institutions et des pratiques de l’écrit : les maisons de commerce apparaissent ainsi comme des lieux où s’inventent des formes originales de coopération entre partenaires de langues, de religions et d’origines diverses. Elle rencontre également l’histoire des femmes et du genre, qui a permis de mettre en lumière le travail décisif des veuves, des filles, des boutiquières, des marchandes dans les chaînes du négoce et les maillons du commerce. L’histoire du monde marchand dialogue aussi avec l’étude des produits et des consommations, qui s’intéresse aux circulations des goûts et des pratiques, ainsi qu’à l’évolution des offres et des demandes à différentes échelles.

Longtemps dépréciée dans les sociétés anciennes, l’activité marchande apparaît comme un observatoire privilégié des hiérarchies sociales et des rangs, des formes de notabilité et de crédibilité. La nature de cette activité déplace également l’attention vers la question des liens entre guerre et commerce, entre négoce et prédation. On songe ici, en particulier, à la figure du marchand d’esclaves, aux acteurs des traites d’êtres humains. On songe également à l’histoire des recels, des biens mal acquis, des trafics d’armes et de drogues. Le marchand invite ainsi, plus largement, à étudier les formes de l’interlope, de la contrebande et des fraudes – autant d’illégalismes qui disent quelque chose de l’histoire de l’État, des règles et des frontières parfois labiles entre le licite et l’illicite.

Guillaume Calafat

Maître de conférences à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Membre du Conseil scientifique des Rendez-vous de l’histoire

visu visu