Publié le 29/03/2018

La puissance des images par Stéphanie Wyler & François Lissarague

« La force de l’image en son fond, c’est-à-dire son origine, sa fonction, son but et sa fin, ne sera jamais qu’induite et présupposée dans ses configurations spécifiques qu’elle pourra prendre dans l’histoire et la culture, à partir de ses effets et de leur raison (…). »

Louis Marin, « L’être de l’image et son efficace », Des pouvoirs de l’image. Gloses, Paris, Seuil, 1993, p. 15

 

Il est connu et reconnu depuis l’Antiquité que les images sont investies d’une puissance, en-deçà ou au-delà du langage. Elles ont une capacité de « re-présentation » : elles rendent visible l’indicible, sensible l’inaccessible divin, imposent à la société la puissance des disparus, par une relation de substitution qui se superpose et dépasse le rapport mimétique entre le référent et l’image. Elles exercent aussi une force sur le spectateur, qu’elles placent d’abord comme sujet regardant, à tel point qu’on peut se demander avec W. J. T.Mitchell, l’un des fondateurs des visual studies, « ce que veulent les images ».

Mais comment évaluer leur puissance, leur vertu efficace, leur « agentivité », à travers le temps et les cultures ? L. Marin insiste sur le fait qu’on ne peut appréhender la puissance des images anciennes qu’en étudiant les effets qu’elles ont produits sur une société. Ces effets offrent un large spectre : fascinantes, elles séduisent, attirent, persuadent, et les différents pouvoirs, politiques, religieux, économiques, les ont parfois interdites, le plus souvent produites – le pouvoir lui-même étant l’un des effets majeurs de la puissance des images. De l’idolâtrie à la peur des images, de leur contrôle, réservé à un groupe, à leur utilisation comme contre-pouvoir, les différentes cultures ont adopté des attitudes complexes, parfois contradictoires, en fonction des destinataires de ces messages visuels, qui « parlent » aussi bien aux peuples qu’aux élites.

L’étude des dispositifs, des lieux investis par l’image, des supports qui informent ces images ouvre des perspectives qui vont au delà d’une pure visualité formelle. Le pouvoir des images tel que l’analyse P. Zanker sur le forum romain au temps d’Auguste, la figuration des puissances divines, telle que J.-P. Vernant l’analyse dans la cité d’Athènes, sont des modèles particulièrement inspirants pour une anthropologie des images qui se veut historique. Loin d’être le miroir de telle ou telle société, les images sont le produit d’une pensée visuelle qui doit être analysée en tant que telle. La puissance des images est faite de ces croyances, de ces formes d’inscription dans l’espace et dans le temps, de cette apparente immédiateté, au delà du langage, fondée sur l’expérience sensible.

 

Stéphanie Wyler, maîtresse de conférences Histoire et Anthropologie des mondes romains à l’Université Paris Diderot-Paris 7, membre du Conseil scientifique des Rendez-vous de l’histoire 2018

François Lissarague, directeur d’études à l’EHESS émérite, membre du Conseil scientifique des Rendez-vous de l’histoire 2018