Publié le 28/01/2019

L'Italie par Florence Alazard

« Et qui ne sait ce qu’est l’Italie ? » : ainsi s’interrogeait, en 1526, le Flamand Charles de Lannoy, vice-roi de Naples, commandant en chef des armées impériales, alors qu’il débattait, avec le chancelier impérial et devant l’empereur lui-même, des guerres qui dévastaient la péninsule. La réponse, il la connaissait comme une évidence, car pour lui comme pour beaucoup d’hommes de son temps, l’Italie se distinguait des autres nations « par son site favorable, son air tempéré, le nombre et l’entendement de ses habitants – capables de mener les entreprises les plus honorables –, la fertilité de tout ce qui est nécessaire à la vie des hommes, la grandeur et la beauté de très nobles cités, les richesses, le siège de la religion, l’antique gloire de l’Empire »… et par « d’innombrables autres égards » finissait-il par admettre, comme lassé par la liste interminable des signes de la splendeur italienne. Ces lieux communs frappent par le paradoxe qu’ils manifestent : c’est parce qu’elle aurait abrité toutes les vertus et les beautés du monde (n’était-elle pas ce « jardin du monde » célébré par tous ?) que l’Italie se serait abîmée dans les conflits.

            Au-delà du seul XVIsiècle, l’histoire de l’Italie s’inscrit peut-être toute entière dans cette tension et cette oscillation entre deux pôles antagonistes. Sous la splendeur de la vie des cours italiennes, on trouve l’horreur des guerres d’Italie. La peste et son cortège de morts se cachent derrière le Decameron de Boccace. L’Italie souffle le chaud et le froid, et c’est la raison pour laquelle on la comprend difficilement. Limitons-nous à la période moderne : la péninsule est partagée en plusieurs États ; et pourtant, loin d’être le signe d’une faiblesse politique, ce morcellement favorise l’enracinement, en Italie, d’une culture de l’État, fondée sur l’engagement, au service de la chose publique, de professionnels de l’administration, et sur les pratiques écrites des chancelleries. Parmi les États qui la composent, l’Italie compte certes la papauté, qui veille sur le dogme comme sur les pratiques religieuses des péninsulaires ; et pourtant, elle n’empêche pas le développement d’hétérodoxies qui, depuis le Frioul jusqu’à la pointe du royaume de Naples, sapent le modèle catholique. Dans toute la péninsule, le luxe, la dépense et l’ostentation se traduisent par des chantiers de constructions pharaoniques et une commande artistique soutenue ; et pourtant la crise est partout et déverse, sur les routes italiennes, son lot de vagabonds et de mendiants que les villes cherchent à exclure de leurs murs. Cet antagonisme social a une traduction culturelle : on aurait tort de ne considérer que les productions des élites alors que se construit, dans les villes comme dans les campagnes, une véritable culture populaire dont témoignent aussi bien une littérature imprimée prolifique qu’une production musicale et théâtrale féconde.

            Parce qu’il n’aspirait qu’à la conquérir pour dominer l’Europe, Charles de Lannoy était bien péremptoire lorsqu’il affirmait tout savoir de l’Italie. Nous qui voulons seulement la comprendre et déchiffrer ses paradoxes, nous ignorons toujours ce qu’elle est. Aussi les journées des 9 au 13 octobre 2019 nous permettront de la connaître un peu mieux et de percer quelques-uns de ses mystères.

 

 Florence Alazard, Centre d’Études Supérieures de la Renaissance, Université de Tours,

Membre spécialiste du thème des Rendez-vous de l’histoire 2019 « L’Italie »

 

 

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