Edition 2020, NEW
Publié le 02/04/2020

Gouverner par Rachel Renault

Présentation du thème par Rachel Renault, membre du Conseil scientifique des RVH2020

 

Peut-on gouverner le peuple ?

En 1639, Gabriel Naudé, futur bibliothécaire de Mazarin, lecteur de Machiavel, propose un art de gouverner pour savoir manier à son avantage le peuple, « cette bête à plusieurs têtes, vagabonde, errante, folle, étourdie, sans conduite, sans esprit, ni jugement ». Car c’est lui qui, quoiqu’irrationnel, bestial, et soumis à ses pulsions, « donne le plus grand branle à tout ce qui se fait d’extraordinaire dans l’État ». Par conséquent, « il faut que les princes ou leurs ministres s’étudient à le manier et persuader par celles paroles, le séduire et tromper par les apparences, le gagner et tourner à ses desseins par des prédicateurs et miracles sous prétexte de sainteté, ou par le moyen des bonnes plumes, (…) pour le mener par le nez, et lui faire approuver ou condamner sur l’étiquette du sac tout ce qu’il contient. » Faible par sa nature animale, le peuple de Naudé est paradoxalement puissant par son nombre et sa force, aussi faut-il savoir en user. Qui plus est, il faut manigancer, car le gouverné ne se laisse pas si aisément tourner aux desseins venus d’en haut. Gouverner, c’est ici manœuvrer, au sens propre de donner une direction, comme au sens figuré de manipuler, et le terme recèle toujours cette double idée de direction et d’emprise.
Un siècle plus tard, c’est l’inverse qui étonne Hume : « Rien ne paraît plus surprenant à ceux qui considèrent les affaires humaines d’un œil philosophique que la facilité avec laquelle la majorité est gouvernée par la minorité et la soumission entière avec laquelle les hommes sacrifient leurs propres sentiments et passions à ceux de leurs dirigeants. » On peut y voir, au choix, la réussite d’un patient travail de construction de l’État, d’encadrement des populations et de disciplinarisation sociale, ou la simple expression de parti-pris philosophiques différents – mais les deux auteurs insistent bien sur un même paradoxe : il ne va pas de soi que le peuple soit gouvernable.
Et de fait, le peuple se laisse-t-il si facilement manœuvrer ? Car, à l’art de gouverner répond un art tout aussi subtil, quoique moins représenté dans les traités de philosophie, de « ne pas être trop gouverné » (M. Foucault), par lequel les administrés échappent aux efforts de dénombrement, de prélèvement, d’encadrement, de mobilisation par les autorités, quand ils n’y résistent pas ouvertement lors d’éclats rébellionnaires et révolutionnaires.
Les Rendez-vous de l’Histoire de Blois 2020, en interrogeant ce que signifie « gouverner », placeront au cœur de leurs interrogations les interactions spécifiques de la « majorité » et de la « minorité », la question de la légitimité, et de l’acceptation du pouvoir. Y a-t-il une spécificité du gouvernement moderne en général, et du gouvernement démocratique en particulier ? Comment les gouvernés définissent-ils un gouvernement « légitime » ? Le gouvernement des âmes et des corps n’engendre-t-il pas, toujours, en retour, ses stratégies de contournement ?

Rachel Renault

Maîtresse de conférences à Le Mans Université
Membre du conseil scientifique des Rendez-vous de l’histoire spécialiste du thème 2020 « Gouverner »