Publié le 23/03/2020

Gouverner par Marc Lazar

Présentation du thème par Marc Lazar, membre du Conseil scientifique des RVH2020

 

Gouverner, un vrai défi.

 

Gouverner renvoie à deux principales réalités combinées entre elles mais qu’il faut distinguer. La première renvoie à l’instance gouvernementale. En démocratie, le gouvernement émane directement ou indirectement du suffrage universel, exécute les lois adoptées par les parlements, prend des décisions, élabore des politiques publiques qu’il s’emploie ensuite à appliquer. Mais gouverner recouvre également un phénomène plus ample, celui de l’organisation de l’ensemble de la vie sociale avec ses règles, ses normes, ses prescriptions qui varient d’un groupe à l’autre.

Gouverner au sens politique le plus circonscrit mais néanmoins essentiel, prend trois formes fondamentales : celles de la coercition, de la séduction et de l’échange. La première passe par « le monopole de la violence légitime » pour reprendre la fameuse formulation de Max Weber. Laquelle peut signifier l’usage de la force brute, avec le recours presque systématique à la terreur, ce qui est le cas des régimes autoritaires et plus encore des totalitarismes. Elle n’est pas absente non plus des démocraties qui n’hésitent pas à réprimer, parfois durement, des grèves, des manifestations, des révoltes. Mais la violence peut emprunter des formes symboliques afin d’imposer la domination politique, sociale, culturelle des gouvernants sur les gouvernés, en les intimidant ou en les stigmatisant. Toutefois, comme l’ont montré de nombreux auteurs, par exemple Georges Balandier et Maurice Agulhon, gouverner, en démocratie ou non, passe aussi par le charme discret ou, à l’inverse, ostentatoire du pouvoir ou de ceux qui l’exercent. Enfin, gouverner suppose de s’appuyer sur des groupes sociaux en leur procurant des avantages matériels, en les valorisant et en les érigeant en exemples pour le reste de la société.

Cependant, rien ne serait plus faux que d’appréhender la notion de « gouverner » en se plaçant uniquement du côté des dirigeants. On ne gouverne de manière durable que si l’on a l’assentiment d’une partie, la plus large possible, des populations. Lesquelles peuvent se reconnaître dans ceux qui exercent le pouvoir, accepter leur autorité, adhérer à leurs décisions. Ou au contraire, développer des stratégies d’évitement, de rejet, voire se rebeller. De nos jours, gouverner soulève des questions devenues explosives dans nos démocraties marquées par des taux élevés de défiance politique et institutionnelle: par exemple, celles du rapport entre élites et peuple, de la légitimité des gouvernants, de la compétence de ces derniers mais aussi de celle des citoyens tentés de « s’auto-gouverner ». Gouverner ce n’est plus seulement choisir, pour reprendre la célèbre formule de Pierre Mendès France, c’est aussi écouter, convaincre, argumenter, délibérer, tenter de fabriquer du consensus. Et plus seulement dans les enceintes institutionnelles classiques des démocraties libérales et représentatives mais par l’organisation de conférences citoyennes désignées par tirage au sort, d’assemblées délibératives, de conseils participatifs, de jurys citoyens et des consultations sur les réseaux sociaux. Gouverner c’est désormais associer gouvernement et gouvernance.

 

Marc Lazar

Professeur d’Histoire et de sociologie politique, Marc Lazar est directeur du Centre d’Histoire de Sciences Po. et membre du conseil scientifique des Rendez-vous de l’histoire, spécialiste du thème.