Edition 2020, NEW
Publié le 25/05/2020

Gouverner par Jean Garrigues

Présentation du thème par Jean Garrigues, membre du Conseil scientifique des RVH2020

 

« Gouverner, c’est prévoir », disait Emile de Girardin, le « Napoléon de la presse », qui fut l’un des inventeurs du journalisme et aussi l’un des premiers en France à prôner l’abolition de la peine de mort. C’est dire à quel point le thème des « Rendez-Vous de l’Histoire » est cette année au cœur d’une actualité brûlante, celle de la lutte contre la pandémie et des polémiques qui l’accompagnent sur l’imprévoyance des gouvernants. Certains parlent de « guerre » ou de «crise », oubliant qu’elle s’inscrit dans le temps long d’une transition civilisationnelle beaucoup plus profonde et de remise en question de la gouvernance démocratique. 

De fait, ces « temps difficiles », y compris au sens de Dickens, sont des moments révélateurs pour ceux qui gouvernent comme pour ceux qui sont gouvernés. Ils nous renvoient aux forces ou aux faiblesses de nos institutions comme aux injustices de notre organisation sociale, mais aussi à nos pulsions individuelles et collectives, aux rapports complexes entre les élites du pouvoir et l’opinion publique, entre ceux qui gouvernent et ceux qui sont gouvernés. 

Car l’art et la manière de gouverner ne relèvent pas seulement d’une architecture institutionnelle ou du bon usage de Machiavel. C’est d’abord une pratique sociale, un rapport de domination, de séduction ou de partage qui s’inscrit au plus profond des comportements humains depuis la préhistoire. Gouverner le clan ou le foyer, la tribu ou la seigneurie féodale, la paroisse ou la commune, la ferme ou l’usine, la nation, le royaume, la république, l’empire, l’Europe ou le monde : à toute époque et en tout lieu, toute organisation sociale, du micro ou macroscopique, génère des rituels et des pratiques de gouvernement. Universelle, éternelle et multiscalaire, la gouvernance intéresse tous les champs de l’historien.

A commencer par celui de la spiritualité, des croyances et des religions, car cette histoire de l’intime aboutit invariablement à celle des dominations et des acculturations, des organisations culturelles et liturgiques, des Eglises et des sectes, toutes formes de gouvernement des âmes. Du chamanisme des peuples premiers à la Curie pontificale, l’étude de la spiritualité engendre un questionnement sur la gouvernance. C’est même de cette translation de la foi vers la mission et de la mission vers la conquête que sont nés bien souvent les grands empires coloniaux.

Mais l’impérialisme, matrice de nouvelles formes de gouvernement, s’est aussi articulé sur une autre pulsion de gouvernance, qui est économique, commerciale et financière.  Gouverner le marché, gouverner les échanges, gouverner pour les chiffres et par les chiffres, voilà une autre piste majeure d’exploration pour les historiens, qui mène aussi bien au commerce triangulaire de l’époque moderne qu’aux régimes totalitaires du XXe siècle ou à l’open-data du XXIe. Mais les voies et techniques de la gouvernance étant multiples, on peut tout aussi bien s’aventurer du côté des arts, de l’écriture ou des images de propagande pour les inventorier.

Et comme il s’agit d’un dialogue permanent avec les gouvernés, il ne faudrait surtout pas laisser de côté l’espace de la médiatisation, de la communication, de l’information, de l’opinion et donc de la manifestation des contre-pouvoirs, des réfractaires, des dissidents et des ingouvernables, de la révolte servile à la démocratie participative, en passant par les protestations, les fièvres,  les insoumissions, les résistances  et les guerres civiles qui ont jalonné l’histoire de la gouvernance depuis la nuit des temps.

On le voit, rarement cahier des charges aura été aussi rempli que celui du prochain festival de Blois.  « Gouverner, c’est choisir », s’exclama Pierre Mendès France, pressenti à la présidence du Conseil, le 3 juin 1953. Mais gouverner, c’est aussi ouvrir l’espace public à tous ceux qui apportent leur pierre à la réflexion collective. C’est la mission des Rendez-Vous de l’Histoire.

 

 

Jean Garrigues

Professeur à l’université d’Orléans

Membre du Conseil scientifique des Rendez-vous de l’histoire